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l'entreprise

Patrick, le dirigeant de Phone Contact m’a demandé de réaliser un portrait de son entreprise, un peu comme l’on pouvait commander jadis à un artiste un portrait de jardin. 

 

Saisir ce qui importe dans une entreprise pour moi, s’identifie  essentiellement à capter ce qui constitue son ambiance quotidienne. La photo peut faire cela dans la mesure où toute ambiance se perçoit à la forme des gestes quotidiens que les salariés effectuent dans leur travail personnel ou encore dans ceux qui leur permettent d’instaurer des formes de convivialité. 

 

Je suis restée trois jours avec les membres de l’équipe de Patrick, les regardant vivre et travailler, cherchant à saisir cette gestualité ambiantique. Pendant les prises de vues, je leur parlais et leur posais à tous des questions similaires, apparemment anodines mais révélatrices : quand on y répond, on adopte souvent des attitudes aussi significatives que ce que l’on peut dire.

Extraits.

PATRICK

“Je suis le baromètre de mon équipe et donc il m’arrive d’aller bien. C’est un “bien” éphémère parce que ce n’est jamais acquis et que mon boulot c’est ça. Remettre tous les jours sur l’établi, le travail, pour qu’on aille à peu près bien.      

 

J’ai fait instit’ plus de 10 ans, pour plein de raisons, pour changer l’école, parce que je m’étais gonflé à l’école, et je m’étais dit : je vais faire le chevalier blanc de l’éducation nationale, moi je vais y aller, et puis tu vas voir, on va faire autrement. 

 

(...)

Je prends souvent cette image-là : je fais de la vigie. Voilà, on est une sorte de bateau qui navigue, et pour naviguer, il faut qu’il y ait des gens qui rament, des gens qui mettent du charbon, des gens qui colmatent les brèches et puis il faut quelqu’un qui soit un haut du mas dans la vigie et qui dit : il faut qu’on aille là-bas, ou attention, il y a un écueil. Donc mon boulot c’est d’être souvent en haut du mas et faire de la vigie. Mais je suis capable de descendre dans les cales, pour faire des trucs avec mon équipe. 

 

Diriger, c’est servir. Donc ça c’est un de mes boulots. Un autre c’est que dans la boîte, il y a une sorte d’équilibre, et j’en suis le garant. Ma responsabilité c’est de m’entourer de gens, et de leur faire partager une vision. Et il doit y avoir une forme d’harmonie. Quand il y en a, la musique qu’on fait, elle sonne un peu bien. 

 

(...)

À quoi tu penses souvent ?

 

Actuellement, les pensées elles sont liées à mon âge charnière. Y’a un après 60 ans, et y’a un avant 60 ans. Je suis clairement dans le temps qui reste, et il n’en reste pas beaucoup. Donc si je devais dire à quoi je pense, je pense à l’apaisement.

 

(...)

Quand on a des responsabilités faut pas les fuir, on travaille avec des gens. Tu as la responsabilité des gens, c’est important. J’avais des ambitions gigantesques et je sais que je vais me contenter de petites réalisations dont je suis vachement fier. J’ai fait des petites choses, mais je les ai faites. Dire, c’est bien, mais c’est moins important que faire.”

 

GUILLAUME

"Je suis venu découvrir un truc que je ne connaissais pas du tout et dans lequel je voulais me diriger. 

 

Après le bac j’ai commencé par faire médecine, et puis j’ai mis un peu de temps à me rendre compte que je n’étais pas fait pour ces études-là, du coup fac, droit, puis je me suis inscrit en histoire de l’art pour faire commissaire priseur. Mon père est commissaire priseur mais je n’avais jamais envisagé le truc parce que c’était à Noyon, le p’tit hangar par très chauffé, pas très éclairé, ça ne m’a jamais fait rêver donc je ne l’avais jamais considéré. Le jour où je l’ai considéré, je me suis dit pourquoi pas, ça peut être sympa. 

 

Et en me posant les bonnes questions je me suis rendu compte que je n’avais pas fait les vrais choix. J’ai regardé ce qui m’intéressait quand j’étais petit, il y avait tout ce qui était dans le domaine artistique, mais il faut quelque part une dose de courage pour se lancer dans l’officiellement artistique. Et puis après, tout ce qui était digital, multimédia, ça m’intéressait beaucoup quand j’étais petit. J’avais monté un forum pour un jeu vidéo auquel je jouais et j’avais adoré une partie, c’était celle de le promouvoir. Et j’avais réussi. 

 

Tous les employés ici sont dans un domaine qui m’intéresse quelque part. Que ce soit l’informatique, l’intégration, l’interface d’Antoine, le marketing, je discute avec tout le monde pour découvrir tous les domaines. 

 

J’ai l’impression d’être écouté même si je ne suis que stagiaire, même si c’est un service que Patrick me rend, on peut me demander des conseils et j’aime vraiment bien avoir l’impression de servir à quelque chose, tout bêtement. 

 

Ma perspective c’est de monter une boîte. Je me dis que si je veux monter ce genre de boîte-là, je veux connaître le boulot de l’informaticien, le boulot du commercial, je veux avoir une vision d’ensemble. 

 

À quoi tu penses souvent ?

 

En ce moment, beaucoup à ce virage que je suis en train de prendre.  Et je considère aussi dans ce virage, les valeurs que je veux garder. Comment le petit Guillaume verrait ce que je suis en train de faire. 

 

La musique, j’y pense toujours, que je sois dans ma chambre, que je sois n’importe où, j’ai toujours de la musique. Je pense à ce que je vais faire, où je vais pouvoir réussir à voyager cette année, comment je vais réussir à voir les gens qui se sont un peu éloignés, à découvrir des nouveaux trucs."

 

MARION

J’ai travaillé un an et trois mois ici. À chaque fois qu’il y a des étapes importantes, je fais une petite pause, comme ça je fais d’autres choses. 

 

(...)

 

J’ai toujours eu envie de bouger. L’objectif ultime c’est de bouger tous les ans et de faire un pays par année. J’aimerais bien savoir parler toutes les langues du monde, ça c’est mon rêve. Du coup il faut que je travaille, que j’économise, pour ensuite pouvoir partir, vivre dans un pays, apprendre la langue, et ensuite repartir ailleurs. Je n’aime pas ne pas comprendre, quand quelqu’un parle une langue, ça me frustre, c’est pour ça que je veux parler autant de langues, pour pouvoir parler, j’aime trop voyager et aller partout, je veux pouvoir me débrouiller tout le temps. 

 

Je pense que je ne serais pas restée un an et trois mois si ça n’avait pas été Patrick le patron et ce style d’entreprise. La façon de fonctionner de l’entreprise, c’est une partie de mon expérience à Noyon et à côté la vie privée c’est aussi une grosse expérience à Noyon, parce que j’ai habité toute seule. 

 

Ce travaille-là je le fais parce que je l’aime vraiment. J’aime beaucoup dessiner, je dessine depuis que je suis toute petite. Si tu vois ici les têtes de bonhommes, c’est presque une obsession. Ici on m’a dit : arrête de faire des bonhommes qui ne sourient pas, fais des bonhommes qui sourient ! Mais je ne sais pas faire des sourires sur leur tête. Je dessine beaucoup pour moi, et je garde tous mes carnets depuis que je suis toute petite, ils sont tous stockés dans ma chambre. Pour l’instant je n’en fais rien mais peut-être qu’un jour je travaillerais en free-lance. Être free-lance ça me permettra de bouger encore plus, je pourrai travailler de n’importe où. 

 

Ma petite-soeur elle est ébéniste et notre rêve c’est de monter une entreprise toutes les deux, elle s’occupe de la création et fabrication de meubles. Je l’aide à la création de meubles et pour toute la communication. Ça c’est pour dans 5 ans peut-être, ça fait partie des gros projets. Depuis toujours on est proches toutes les deux et elle m’a demandé de faire ça l’année dernière ; si on est deux on peut y arriver dans pas trop longtemps alors que toutes seules c’est impossible. En plus il faut beaucoup de sous pour investir dans des machines énormes. J’espère que ça se fera.”

 

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